Nagra
Retour Page d'accueil
 

Le "NAGRA" ? il enregistrera...

******

______________________________________________________________________________________________________________

Le Nagra est devenu orphelin...

******

Stefan Kudelski, né en février 1929, est décédé le samedi 26 janvier 2013. Il avait un an de plus que moi.
 Quand il m'avait invité à Paudex en 1964, l'année de l'exposition universelle de Lausanne, j'avais été frappé à la fois
par sa simplicité et sa gentillesse alors qu'il était déjà célèbre et remportait avec le Nagra III, sorti en 1958,
 un succès considérable puisque les ingénieurs du son des stations de radio de l'époque n'avaient plus besoin
d'un camion-son et de nombreux assistants tirant les câbles pour effectuer les prises de son et les reportages.  

 Stefan Kudelski, c'était la recherche de la perfection, que ce soit pour la mécanique ou pour l'électronique.
Mais aussi, il cherchait toujours à faciliter l'utilisation et à sécuriser les commandes que les ingénieurs du son auraient à manipuler.
Quant à la solidité, son principe était qu'un tel appareil ne doit jamais tomber en panne, surtout quand le preneur de
son est en train d'effectuer un reportage dans les glaces du pôle nord ou au fin fond de l'Afrique.
Si un coefficient de sécurité d'une pièce était de cinq, il exigeait du fournisseur le double.
 L'histoire que je raconte à la fin de cette page est authentique :
quand j'ai ramassé le Nagra III, il n'avait aucune marque et fonctionnait toujours très bien.

Je présente à son fils André, qui m'avait reçu à la fin des années 90 à Cheseaux, ainsi qu'à sa famille,
 les plus sincères condoléances des passionnés de prise de son, qu'ils soient amateurs ou professionnels.
Nous sommes tous en deuil aujourd'hui de celui qui, par son génie, a créé l'appareil qui a révolutionné
 les techniques de la transmission des connaissances dans le monde entier. 

Nous ne l'oublierons jamais.

   C.G.

___________________________________________________________________________________________________________________________

Dans la nuit des temps...

Les premiers magnétophones à bande magnétique 1/4 de pouce construits par la firme allemande AEG/Telefunken en 1936 étaient des appareils à trois moteurs, lourds et encombrants. Bien que leurs dimensions et leur masse aient été réduites dans les années suivantes, les modèles professionnels destinés à la radio étaient difficilement transportables et ne pouvaient être utilisés que dans des véhicules pour les reportages extérieurs. Chaque prise de son nécessitait donc la présence d'une équipe de techniciens chargés de dérouler
les câbles depuis l'endroit où devait se faire
l'enregistrement jusqu'au camion-son.
Dans les années cinquante, quand on voulait interviewer un chanteur
ou un homme célèbre depuis son domicile, on passait les nombreux
fils par les fenêtres. Ils descendaient ainsi jusqu'à une voiture ou une camionnette
qui
 stationnait dans la rue et dans laquelle se trouvaient
le pupitre de mixage et le magnétophone.
Quelques firmes avaient bien essayé de construire des appareils de petites dimensions mais ils étaient encore trop lourds et encombrants pour faire un reportage dans une grotte ou en haut des tours d'une cathédrale. D'autant plus qu'il fallait une alimentation autonome.

C'est vers 1949/1950 qu'un jeune étudiant suisse d'origine polonaise, Stefan Kudelski, eut l'idée d'utiliser des bandes magnétiques pour commander des machines-outils. Il était élève de
l'École Polytechnique Fédérale de Lausanne.
Avec l'un de ses camarades qui fut chargé de la partie mécanique,
il réalisa dans sa chambre d'étudiant les circuits électroniques d'un enregistreur sur bande 1/4 de pouce de petites dimensions
(environ 30 cm de largeur sur 18 cm de profondeur).
Devant les résultats sonores obtenus, il abandonna le marché de la machine-outil et présenta en 1951 son appareil à Radio-Genève
qui en acheta deux.
Comme il était né à Varsovie en février 1929, il décida de l'appeler "Nagra" puisqu'en polonais "on nagra" signifie "il enregistrera".

Le Nagra I, à lampes miniatures, utilisait un moteur de tourne-disque
à ressort pour l'entraînement de la bande qui se faisait
à l'aide d'un cabestan.
Pendant l'enregistrement, il fallait naturellement le remonter de temps en temps, à l'aide d'une manivelle, mais un système de régulation évitait les à-coups audibles dans le son.
Le "Nagra", devint très vite une nécessité chez les preneurs de son
et le professeur Piccard en utilisa un au cours des plongées de son célèbre bathyscaphe "Trieste" à 1000 mètres de profondeur.

Stefan
Stefan Kudelski, avec son Nagra I sur les genoux,
tient dans ses mains un Nagra SN et le couvercle du Nagra I sur lequel on a écrit un texte rappelant l'expédition Raymond Lambert de 1952
qui emporta deux Nagra I à l'Everest.
Reproduction de la photo parue dans la plaquette intitulée
"Half a Century of Experience"
publiée par la société "Nagravision SA Kudelski Group"
à l'occasion du cinquantième anniversaire
du NAGRA (1951-2001).

En 1950, le regretté Jean Thévenot, décédé en 1983, avait créé la première association d'amateurs d'enregistrements sonores dont il diffusait déjà les prises de son dans ses émissions "on grave à domicile" (enregistrements sur disques souples) et "place aux particuliers" (début des enregistrements sur bandes magnétiques au niveau du grand public).
Le premier concours "national" d'enregistrements d'amateurs fut créé également en 1950 et devint international en 1952 sous le nom de CIMES : Concours International du Meilleur Enregistrement Sonore.
Cette année-là, Stefan Kudelski présenta un enregistrement intitulé
"Le bourdon de Notre-Dame de Paris" qu'il avait effectué avec son Nagra I et qui obtint évidemment le premier prix car jusqu'à
cette date, aucun preneur de son n'avait pu monter dans les
tours avec un magnétophone pour enregistrer le vrai
son de la cloche et non celui perçu au niveau du sol,
toujours déformé par le vent, les bruits de la ville
et la distance à parcourir.
Il interrogea le guide et lui demanda...
de donner
"un petit coup au bourdon pour en entendre le son".

À partir de la diffusion de l'enregistrement sur les antennes françaises
et suisses, ce fut la ruée des responsables des postes de radiodiffusion qui attendaient depuis longtemps la possibilité d'être libérés du
"fil à la patte" tout en conservant une bonne qualité sonore.
Les spécialistes - qui n'ignorent pas que le son d'une cloche aux multiples harmoniques permet immédiatement de déceler du
pleurage ou un défaut d'enregistrement - considérèrent
cette prise de son comme un test de qualité,
d'autonomie et de facilité d'utilisation.

Le "Nagra" allait bouleverser les techniques du reportage en libérant les techniciens des contraintes d'un matériel lourd et encombrant, réduisant ainsi à deux personnes (le journaliste et le preneur de son) les équipes de la radio. Ce qui, on s'en doute, déclencha les protestations des techniciens ainsi qu'une grève contre les réductions de personnel.
De nos jours, c'est maintenant une seule personne, magnétophone
en bandoulière, qui effectue elle-même la prise de son
tout en questionnant les gens.

  L'envol :
L'année suivante, en 1953, Stefan Kudelski améliora son appareil et construisit le Nagra II auquel il ajouta un modulomètre pour le réglage du niveau d'enregistrement. Puis, la demande se faisant pressante, il passa en 1955 au Nagra II CI à circuit imprimé, toujours à moteur mécanique Thorens à remontage par manivelle.
Mais les transistors venaient d'apparaître et Stefan Kudelski mit au point en 1957 un système d'asservissement très efficace à partir d'une roue phonique et d'un ampli tachymétrique qui lui permit d'obtenir la régulation parfaite d'un moteur électrique destiné au défilement de la bande magnétique de son futur appareil.

moteur
Système de régulation du moteur du Nagra III.
L'ampli reçoit les impulsions émises par la tête magnétique
chaque fois qu'une dent de la roue, solidaire de l'axe du
moteur, passe devant l'entrefer. Le servo-ampli compare
la fréquence à celle d'un générateur fixe et envoie dans le
moteur le courant nécessaire pour que les deux fréquences
soient toujours égales.
(d'après un document Nagra).
In : Enregistrement et conservation des documents sonores de
C. Gendre - éditions Eyrolles.

C'est en 1958 que le Nagra III, entièrement transistorisé et à moteur électrique, fut commercialisé. D'un poids de 5 kg, alimenté par
12 piles de 1,5 volt que l'on trouve partout, il obtint un succès considérable et fut amélioré au cours des années tout en gardant la même présentation pour ne pas dérouter les techniciens.

nagra
Nagra III avec tête "pilote" pour la synchronisation cinéma.
(Photo C. Gendre - Collection Marcel Cocset)

Puis, en 1968, le Nagra IV monophonique, équipé de transistors au silicium, fit son apparition sur le marché suivi, en 1971, du
Nagra IV-S stéréophonique. Tous ces appareils avaient
le même aspect, la même disposition des commandes.
Ceux d'aujourd'hui, numériques sans bande magnétique comme
le modèle ARES C de 1995 et le récent Nagra V de 2001 à
cartouche amovible de 2,2 GB, ont conservé le "style"
du Nagra III afin de ne pas dérouter les preneurs de
son habitués à manipuler les appareils qui leur sont
attribués quand ils partent en reportage sans avoir
eu le temps de se familiariser avec eux..

Pasquier
Robert Pasquier enregistre le Requiem de Duruflé avec
son Nagra IV-S et deux micros statiques Neumann,
placés en couple M-S, dans la chapelle de
l'école Saint-Nicolas d'Issy-les-Moulineaux.
On voit ici qu'une simple table suffit pour installer le matériel,
le résultat final étant comparable ou supérieur à la qualité
obtenue avec des moyens dix à vingt fois plus importants.
(Photo C. Gendre)

  Une multitude de modèles...
Durant ces cinquante années, le nombre des appareils baptisés "Nagra" n'a cessé de croître. Chaque nouvel arrivant était très rapidement
adapté à tous les impératifs des prises de son professionnelles :
accessoires pour grandes bobines de 26 centimètres de
diamètre (QGB), version "time-code", version
instrumentation, version économique (Nagra E), ensuite
Nagra T, Ares-C, Nagra D et même plus récemment un
amplificateur et un préamplificateur à tubes de haute-fidélité.
Il serait trop long d'énumérer tous les appareils sortis des
usines de Stefan Kudelski.
Sur la page des Sites spécialisés < cliquer ici,
on obtiendra directement les sites Nagra-Suisse (en anglais)
et Nagra-France (en français).

Il faut néanmoins parler du petit Nagra SN, développé en 1960, que j'avais vu en 1964 quand Stefan Kudelski m'avait invité à Lausanne pour visiter son usine de Paudex.
Ce magnétophone miniaturisé a une qualité suffisante pour
enregistrer la musique (bande passante : 60 - 15 000 Hz à + ou - 2 dB avec un rapport signal/bruit supérieur à 62 dB à la vitesse de 9,5 cm/s).

SN
Nagra SN à bande magnétique de 3,81 mm et à deux vitesses de
défilement : 9,5 et 4,75 cm/s ou 4,75 cm/s et 2,38 cm/s.
Le rembobinage s'effectue à la main pour économiser les batteries.
Développé en 1960 pour le gouvernement des Etats-Unis,
 sa production en série ne commença qu'en 1970.
(Photo C. Gendre - Collection Marcel Cocset)

Retour sur l'historique :

C'est tout d'abord à Pully, dans la banlieue Est de Lausanne, que Stefan Kudelski réalisa son premier Nagra I dans sa chambre d'étudiant. Puis ce fut dans des locaux à Prilly, petite commune située au Nord de la ville, que commença l'aventure du Nagra. Les ateliers se trouvaient dans un sous-sol, l'électronique et les bureaux dans des appartements.
Les pièces devenant trop petites pour produire le Nagra III,
l'usine se transporta en 1959 à Paudex, dans un bâtiment plus vaste.
Une nouvelle usine fut ensuite construite à Cheseaux, inaugurée
en 1968. Elle s'y trouve toujours aujourd'hui.

usine
Entrée principale de l'Usine de Cheseaux, commune
voisine de Lausanne, à proximité de l'autoroute Yverdon-Lausanne
(Photo C. Gendre)

En 1968, la société privée Kudelski devint Kudelski SA et de nombreux appareils reçurent des récompenses (Award of Motion Picture, Arts and Sciences). Dans les années quatre-vingts, la firme conçut un videorecorder portable en
collaboration avec la société américaine Ampex et s'orienta
en 1989 vers la fabrication de décodeurs pour la télévision à péage. Une nouvelle division, appelée Nagravision, fut créée. C'est André Kudelski, le fils de Stefan, qui en assura la direction et en 1991, il succéda à son père qui venait d'atteindre ses 62 ans.
Un million de décodeurs avaient déjà été construits sous licence.

C'est aussi en 1991 que fut mis au point le Nagra D numérique
à 4 canaux qui devint rapidement la référence pour
l'enregistrement du son en prise de vue cinéma,
dans les concerts "live" et pour la production de CD.
C'est sur un Nagra D que fut réalisée la bande sonore du film "Farinelli". Pour obtenir la voix du castrat, l'ingénieur du son suisse Jean-Claude Gaberel effectua le mixage de deux voix, l'une de la soprano Ewa Mallas Godlewska et l'autre du contre-ténor
Derek Lee Ragin avec accompagnement d'orchestre,
grâce aux quatre canaux de cet appareil numérique
permettant de faire des copies d'une piste à
l'autre sans ajouter de bruit de fond.
Enfin, le Nagra V, présenté en 2001, est un appareil
stéréophonique à deux canaux, successeur du Nagra IV S.
Il enregistre le son sur un disque dur en cartouche amovible.

Le Nagra ? une légende...

Depuis l'apparition du Nagra I en 1951, ce mot est devenu magique dans le vocabulaire des ingénieurs du son, des journalistes et
des amateurs d'enregistrement sonore.
La philosophie de Stefan Kudelski a toujours été la suivante :
un appareil professionnel ne doit pas tomber en panne à l'autre
bout du monde pendant un reportage. Ses composants
doivent donc avoir un coefficient de fiabilité bien
supérieur aux normes habituelles
de la profession.

nagraT
Magnétophone analogique Nagra T audio, stéréophonique sur deux pistes. Sa courbe de réponse s'étend de 20 à 20 000 hertz avec un rapport signal/bruit dépassant 70 dB à 19 cm/s (suivant les bandes) et un taux de pleurage inférieur à 0,027 %.
(Photo C. Gendre - Collection Marcel Cocset)
Quand il m'a reçu il y a trente huit ans à Paudex, et comme je faisais
des réserves sur l'emploi de la matière plastique pour le couvercle,
il se saisit d'un Nagra III, le laissa tomber par terre et je l'ai vu
monter sur le capot à pieds joints. Il me dit ensuite :
"Maintenant ramassez-le et faites-le marcher...".
J'avoue avoir pris de grandes précautions pour le poser sur la table, sachant qu'il valait très cher. Le capot n'avait aucune trace de fissure, s'ouvrait normalement et l'appareil fonctionnait sans aucun problème.
Stefan Kudelski ajouta :
"Les professionnels n'hésiteront pas à payer plus cher s'ils savent qu'ils peuvent être tranquilles avec leur matériel
dans les conditions les plus dures".
Il avait raison puisqu'aujourd'hui, malgré la
prolifération des appareils numériques, certains preneurs de son
continuent de travailler avec un Nagra IV-S (ou même un ancien
Nagra III) dont ils connaissent les qualités et la fiabilité.
Le Nagra IV-S est toujours en vente.
C'est la preuve que pour les audiophiles, l'analogique
de haut-niveau n'a pas dit son dernier mot.
On peut ainsi conserver l'intégralité du message sonore,
sans échantillonnage et sans compression.
                                                                                                                                          © C. Gendre  (29 janvier 2013)
 
Page précédente  < >  Page suivante